Peut-on faire l'économie de la non-violence en éducation ?
Qu’elles soient agréables ou désagréables, les émotions font partie de nous, qu’on le veuille ou non. Et la plupart du temps, de manière consciente ou inconsciente, elles nous poussent à réagir d’une façon... pas toujours adaptée.
Par exemple quand une personne est en colère, il est rare qu’elle exprime cette colère avec des mots clairs. En effet, on entend peu un enfant et encore moins un adulte dire « je suis en colère ! ». Par contre, il n’est pas rare d’entendre crier (« vous me fatiguez!!! »), accuser(« c’est de ta faute!!! »), juger, dévaloriser (« vous êtes nuls!!! »), punir, frapper, insulter, claquer une porte, casser un objet, etc. ..
Pourtant, la colère, comme toutes les émotions, cache un besoin non satisfait (lire absolument le livre de Marshall Ronsenberg « les mots sont des fenêtres…. ») que nous occultons la plupart du temps pour nous focaliser sur l’autre (celui qui, selon nous, est la cause de cette colère).
Je voudrais rappeler que nous sommes les seuls responsables de nos émotions (c’est pas moi qui le dit c’est Monsieur Marshall Rosenberg). L’autre n’est que l’élément déclencheur de notre émotion et non la cause. À partir de là, si j’apprends à dire « je suis en colère... » il me sera peut-être possible de compléter, en mon for intérieur ou à voix haute, la suite de ma phrase « Je suis en colère… parce que j’ai besoin de…..(calme, repos, sécurité, d’attention, d’écoute, de temps,…).
Il sera alors plus facile pour l’autre de répondre à ma demande. Ce qui ne veut pas dire qu'il le fera mais, moi j'aurai fait ma part.
Mais pour cela faut-il encore être capable de reconnaître son émotion, de l’assumer et de l’accueillir avec douceur et respect sans se juger car, encore une fois, une émotion n’a rien de négatif ni de mauvais. C’est simplement un signal qui nous dit, entre autre, « tu es en vie ! ».
C’est bon signe non ?
Et pourtant il n’est pas toujours indiqué, surtout dans notre société, de parler de ses émotions que certains vont interpréter comme une faiblesse, un manque de retenue ou autre,... alors qu’il s’agit d’une formidable manière d'entrer en connexion avec le monde.
Tabou les émotions ? Un peu...
Le corps ressent quelque chose et il nous prévient. Dans le cas de la colère, je peux sentir mon estomac se nouer, ma gorge s’assécher, la chaleur monter dans mon visage, mon rythme cardiaque s’accélérer,… (ce qui n’est pas vraiment agréable).
Que vais-je faire de ces signaux ?
Si je pense que l’autre est la cause de tout, il est probable que ma réaction soit violente. Si au contraire je prends ma part de responsabilité et que je suis conscient des besoins qui sont les miens à cet instant, alors peut-être aurais-je envie de m’intéresser davantage au message que mon corps m'envoie qu’à cet autre que j’ai envie de… (bon, on respire et on se calme).
À ce propos il me vient en souvenir une anecdote figurant dans le livre cité plus haut ( page 190). Monsieur Marshall Rosenberg est dans un taxi avec une personne dont les propos, je cite « réveille le volcan qui était en (lui) ». MR donne alors libre cours à ses pensées violentes. Il prit, je cite « plaisir à l’image qui vint dans son esprit de lui (la personne en question) attraper la tête et de l’écraser ! ».
Une fois qu’il eut fini de s’occuper de sa personne, Marshall ROSENBERG porta son attention sur son interlocuteur en essayant de lui témoigner de l’empathie.
D'où l'importance, d'une part de prendre soin de son émotion avant tout,et d'autre part, d'être capable de trouver l'humanité chez l'autre (ce qui demande parfois...un peu de temps et beaucoup de pratique) .
C’est un peu ce que l’on demande aux enfants, malgré leur jeune âge et l'inexpérience, alors qu’ils sont envahis par la colère, la peur, la tristesse: « Calme-toi », « Ne sois pas si rancunier », « ce n’est rien », « Conduit-toi comme un grand... », « n’ai pas peur ... », …
Combien ont-ils de chance d'y parvenir ?
Imaginez que vous soyez à la place de cet enfant et que vous entendiez ce genre de réflexion. Comment réagiriez-vous ?
C’est ce qui m’a conduit, au fil des années, à tenter d’imiter les enfants quand ils réussissaient à s’extraire, étonnamment, de la tempête émotionnelle dans laquelle ils se trouvaient. Ce fût même parfois très émouvant de les entendre répéter presque mot pour mot un message clair tel que je leur avait appris quelques semaines auparavant (« quand tu me dis que je suis bête ça me met très en colère, tu comprends ? Je veux qui tu arrêtes ! »).
J’avais trouvé mon maître (et l’espoir). Il ne me restait plus qu’à travailler pour essayer de l'égaler. C’est ce que j’ai fait durant des années (avec quelques succès mais aussi de nombreuses vaines tentatives) et que je continue à faire aujourd’hui encore (et j’apprends chaque jour, surtout de mes erreurs, surtout quand c'est difficile…).
Je suis en revanche, toujours attristé, quand j’entends des adultes se poser en donneur de leçon auprès des enfants surtout quand il s’agit de la gestion des émotions, alors qu’ils n’essayent même pas de donner l’exemple. Quelles occasions ratées ….
Il suffirait pourtant d'essayer, juste d'essayer...
C’est là que réside, à mon avis, le problème principal dans l’éducation de l’enfant. L’adulte et ses bonnes intentions échouent bien souvent lorsqu’il s’agit de mettre en pratique le message éducatif dont il est porteur.
Quelle crédibilité cet adulte peut-il bien avoir ensuite ? Surtout lorsqu'il pense être exempt de toute explication sur son attitude.
Mais je m’égare…
Quid de l’apprentissage de la gestion /régulation des émotions ?
Curieusement, on semble considérer qu’apprendre à gérer ou à réguler ses émotions est facile voire inné chez l'enfant et qu’il n’est donc pas utile de s’y attarder.
Suffit-il de dire à l’enfant « voyons ne t’énerve pas » ?
Plus sérieusement, on peut commencer ce travail simplement en demandant aux enfants, chaque jour " comment ça va ?"(comme un rituel), en introduisant, peu à peu des *nuances dans le vocabulaire des émotions.
Un travail transversal peut aussi être mené pour élaborer, pourquoi pas, un projet de classe ou d'école sur les émotions (les arts plastiques, le français, l’histoire, la musique,....
Il y a tant à faire...
*Par exemple : COLERE : furieux, hors de soi, irrité, enragé, contrarié, agacé, frustré, écoeuré,… PEUR : Stressé, anxieux, craintif, mal à l’aise, apeuré, paniqué,… TRISTESSE : Découragé, blessé, démotivé, désespéré, déçu, ….
Poursuivre en racontant des histoires, contes ou autre aux enfants pour lesquels on leur demande de se mettre à la place du, des personnages pour dire ce qu’ils auraient ressentis.
Ce qui permets ensuite d’aborder plus facilement le conflit ( à réhabiliter de tout urgence-voir "page à outils" sur ce blog) et l’empathie.
Organiser, par exemple,
des débats mouvants sur des sujets ou les émotions sont mises en avant.
Par exemple : « À-t-on le droit de se mettre en colère ? », " à quoi ça sert de se disputer ?", « Est-ce normal d’avoir peur ? », "Pourquoi la violence ?",...
Petite cerise sur le gâteau pour l’enfant quand l’adulte participe à l’ensemble des ateliers.
Idem avec deux autres activités fameuses (à mon sens) pour créer des espaces d’échanges et de réflexion :
-Le porteur de paroles (que l’on peut organiser n’importe ou même dans une cour de récré ou dans la rue).
-Le théâtre-forum qui permet d’analyser en détail des situations pratiques et de réfléchir collectivement à des solutions.
Comment accueille-t-on les émotions des enfants (et des adultes) ?
Pour les grands (c’est du vécu) « Dépressif,... le mal être sans doute, ...trop sensible... »
Pour les enfants (c’est aussi du vécu) : « elle, il pleure pour un rien,… on ne peut rien lui dire,… c’est exagéré quand même à son âge,…."Tu n'as pas assez dormi... »
Montrer ses émotions n’a pas bonne presse dans notre société, sauf quand il s’agit d’un "mec" qui se fait craindre lors d’une altercation entre automobiliste en bombant le torse et en hurlant « tu veux te battre, allez viens, viens !!!. Non mais,...me faire une queue de poisson ...à moi ! »
Quel courage ce bonhomme…
Heureusement les temps changent et il n’est pas rare de voir des adultes accueillir avec bienveillance et empathie les émotions des enfants et même celles des grands, sans excès mais aussi sans préjugé et avec sincérité.
L’empathie justement...
Il est question, si j’ai bien compris les vœux du Ministre de l’Éducation, de donner des cours d’empathie à l’école, aux élèves. J’applaudis tout seul dans ma cuisine...
Pourtant, il y a – peut-être - une difficulté de taille : « Nous ne pouvons donner à quelqu’un ce dont nous manquons nous-mêmes ».
Autrement dit, si on demande à un élève de faire preuve d’empathie envers ses camarades, il faudra très certainement qu’il en ait reçu lui-même à un moment ou à un autre. C’est faisable si, ensemble, on se met à donner un peu de bienveillance, d’attention, de respect, de considération, de bonté autour de nous.
Sans oublier que "charité bien ordonnée commence par soi-même..."
Allons-y sans hésitation et sans modération !
C’est une belle résolution, non ?
Quelques citations inspirantes :
« L’opposé de la violence, ce n’est pas la faiblesse, c’est la douceur. »
« La civilisation consiste essentiellement à réduire la violence, notre violence. »
« Sans nourriture affective, on est en danger, on ne grandit pas, on ne s’épanouit pas. Sans amour, on vit mal : on se durcit ou on sombre dans la folie ou la maladie. »
"L'écoute, l'attention, la patience, la bienveillance, le respect, la considération, la tolérance, la bonté sont les déclinaisons d'un seul mot: l'amour".
"Ne te détourne pas, GARDE le regard fixé sur ta BLESSURE. C'est par là que la LUMIÈRE pénètre en toi."
"Tu n'as cessé d'essayer, tu n'as cessé d'échouer ? Echoue encore, échoue mieux !"
Quelques livres utiles:
"Les mots sont des fenêtres ou bien ce sont des murs." Marshall Rosenberg
Pour ne plus vivre sur la planète Taire Jacques Salomé
Emotions: enquête et mode d'emploi tome 1(en BD)